Vingt-deux

Vingt-deux, c’est l’âge que nous avions en moyenne, ma soeur et moi, quand nous avons pris la 205 de Maman pour partir en vacances vers le Quercy, dans une location où nous étions déjà allés avec nos parents quand nous étions ados. Nous n’étions pas de grands aventuriers : des vacances avec nos moitiés respectives, en jeunes couples, d’accord, mais dans un lieu connu. Je vivais avec la femme de la Fontaine Saint Michel et nous trouvions ce projet de vacances amusant, juste une semaine au milieu de nos deux longs mois d’été.

Seuls ma soeur et moi avions le permis de conduire. Elle prit très tôt le volant de Paris jusque quelque part entre Châteauroux et Limoges, puis c’était moi. Je revois encore cette longue ligne droite en côte, dans la lueur douce du soleil levant après Uzerche. J’ai doublé en terminant sur la ligne blanche et les zébras. A l’arrière, les moitiés dormaient. Ma soeur commentait ma conduite depuis que j’avais pris le volant et j’admettais en souriant que « s’il y a des flics, c’est bon pour moi ».

Il y avait les gendarmes, justement. Je me gare sur le petit parking de bord de Nationale 20 utilisé par cette maréchaussée matutinale. Je sors de la voiture et me dirige vers les deux uniformes. S’ensuivent les échanges d’usage : permis de conduire, papiers du véhicule, rappels du code de la route, « on ne vous compte pas l’excès de vitesse », conseil de se calmer au volant pour passer de bonnes vacances et surtout en revenir vivants. Je les salue en leur souhaitant une bonne journée après la promesse d’une future convocation au tribunal de police de Brive-la-Gaillarde.

Quand je suis revenu vers la 205, ma soeur en est sortie pour me dire qu’elle allait reprendre le volant.

– Mais ils ne m’ont pas retiré le permis, je peux continuer de conduire
– Non.

Je n’ai pas débattu, ça ne servait à rien. Et ma soeur a ainsi régenté les vacances qu’elle avait organisées, horaires des baignades et visites comprises, non sans avoir trouvé une cabine téléphonique dès notre arrivée au village pour dire à Maman que nous étions bien arrivés et que j’avais eu un PV. Elle a conduit tout le reste des vacances et au voyage retour, non sans se plaindre qu’elle ne se reposait pas assez et qu’elle était très fatiguée par son travail, donc très énervée et qu’il fallait la ménager.

J’avais dû redoubler de cours de maths (qui étaient très loin de ressembler à mon fantasme) pour payer les vacances ; j’ai dû quadrupler à la rentrée pour payer le PV de 1.400 francs, réduit à 700 si je payais sans broncher par retour du courrier recommandé. Je n’ai plus jamais été arrêté, j’ai cumulé trois points perdus pour petits excès de vitesse depuis qu’ils ont inventé le permis à points.

Et nous ne sommes jamais repartis en vacances ensemble, ma soeur et moi. Nous nous sommes éloignés, petit à petit. Une distance géographique a achevé de nous séparer. Nous nous voyons très peu depuis dix ans. La dernière fois, je sortais tout juste de l’HP. Elle était de passage dans ma région, j’ai roulé une cinquantaine de kilomètres pour déjeuner avec elle puis je l’ai remmenée à son train.

J’étais heureux de la voir… mais je n’ai retenu qu’une chose de ce qu’elle m’a dite, qui lui tenait à coeur, comme si elle n’était venue que pour me juger : « la dépression, c’est quand on baisse les bras ».

Quand nous étions enfants, nous étions soudés et on nous prenait pour des jumeaux. Un demi-siècle après, il ne reste qu’une grande incompréhension, et deux presque-étrangers qui pleurent devant les mêmes cercueils.

 

[crédit photo : Frédéric Bisson]

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