Le maître qui voulait être soumis

Je dois avouer que je doutais que cette rencontre avec un couple se passerait bien. Leur recherche, ce « maître qui recherche l’expérience de la soumission », me semblait vaine. Je suis dominant, j’aime qu’une femme m’appelle « mon maître », ou « monsieur », avec une humilité qui m’excite diablement. Plusieurs fois j’ai essayé de lâcher prise et tout ce que j’ai obtenu ce fut le qualificatif de « soumis de merde », n’arrivant pas au final à abandonner mon besoin de contrôle, même face à deux femmes armées d’un fouet (un vrai, pas un martinet).

Au final, je ne conçois pas la notion de « switch », cette capacité à passer d’un rôle à l’autre, de maître à dominé, de soumise à domina. C’est dire si, malgré les dizaines de DM échangés, je doutais des plaisirs à venir en rejoignant ce couple. Une soumise et son maître avec lesquelles un voyage en soumission inédit devait se réaliser, dans le changement des rôles.

Pourtant la réalité me prouva que j’avais tort et je vais essayer d’écrire le récit le plus précis possible des situations et sentiments qui se sont succédé….

* * *

Il ne devait rien dire, pas un mot, pas un gémissement. C’était l’accord conclu lors des longs messages échangés avant la rencontre. Était aussi convenu que la femme seule parlerait au début de la séance, en s’appuyant sur le scénario écrit. Tout ce qui allait se passer était consenti par avance.

Il s’est tenu debout, droit, l’air sûr de lui, face à son bourreau pour deux heures. « Baisse les yeux, baisse la tête, pour qui te prends-tu ? Tu n’es rien, tu n’es plus le maître, tu es notre jouet, et nous te jetterons quand nous en aurons fini » cingle la femme, d’une voix qu’il découvre rauque. Il obéit. On comprend qu’en une phrase, cette phrase du genre qu’il a dû prononcer des dizaines de fois dans sa vie de dominant, et qu’elle a elle-même dû entendre autant dans sa vie de soumise… on comprend que cette phrase l’a cassé net.

Il se laisse faire, gardant la tête baissée, quand la femme retire sa veste, puis sa chemise, défait sa ceinture – qu’elle retire des boucles du pantalon et pose sur la table basse. Il lève machinalement les pieds quand elle lui retire ses chaussures.

Il est maintenant nu. « Regarde cette queue molle », ironise la femme au maître qui attend, « tu crois qu’il va bander à un moment ? » Le Maître ne répond pas. Il s’est saisi de la ceinture. Au cinquième coup, sur les reins, un petit cri. « Je t’ai dit de te taire, on ne veut pas t’entendre, tu es un jouet muet, qu’est-ce qui n’est pas clair dans ce que je t’ai dit ? » On ne l’entendra plus, il serrera les dents.

Le maître a pris un grand martinet et reprend la valse des coups, sur le dos, les reins, les cuisses, les seins aussi, le ventre, le bas-ventre… des coups de plus en plus violents, dont le bruit sec emplit la pièce. Le jouet se tient toujours debout, droit, la tête baissée, les bras derrière la nuque comme on lui a demandé. La femme s’est assise dans le sofa pour regarder et, malgré elle, son corps frémit à chaque fois que le martinet s’abat sur le corps offert.

« ça suffit, il a son compte pour le moment », dit-elle alors que le martinet venait de frapper le sexe toujours flasque, bravant le regard agacé du maître qui aurait manifestement continué jusqu’à faire perdre son voeu de silence au jouet. « Il faut le préparer, ils vont arriver », dit-elle pour justifier l’interruption.

Il ne bouge toujours pas. Les yeux fermés. La bouche est entrouverte, la respiration est bruyante, mais il ne parle pas. Toujours pas un mot. Il se laisse faire quand elle lui passe un harnais de cuir autour du buste, « ce n’était pas prévu mais ce sera plus pratique pour te manipuler », précise-t-elle, et bronche à peine quand elle pose les pinces japonaises sur ses tétons, dont un est déjà rougi par une marque cruelle du martinet. Les pinces sont positionnées à l’horizontale et la chaîne assez lourde qui les relie les fait tomber vers le bas, tordant d’autant sa poitrine. Le maître et la femme pourraient ne plus rien faire, la torture de ces pinces suffirait à le faire pleurer. Il ne peut du reste retenir deux larmes-réflexes qui coulent sur ses joues.

« Mets toi à quatre pattes sur le lit, bien au centre », lui dit-elle. Il s’exécute. La position est humiliante – mais à ce stade, quelle importance ? – et les pinces se retrouvent dans leur position initiale, ce qui est moins douloureux… si ce n’était cette chaîne qui pèse et tire impitoyablement les chairs. Le maître monte sur le lit et se positionne devant la bouche, qu’il remplit, sans se soucier de la respiration du jouet. Pendant ce temps, la femme attache des bracelets de cuir aux poignets.

Il continue de se laisser faire, tout cela était prévu. Comme les coups frappés maintenant à la porte. Plusieurs hommes entrent dans la pièce. C’est une chambre très spacieuse, avec un canapé en coin salon, face au lit immense. « Soyez les bienvenus messieurs », s’écrie le maître avec une voix joviale, comme s’il n’était pas en train d’imposer une gorge profonde au jouet, « mettez vous à l’aise, bandez et vous voudrez bien vous ranger par taille, du plus petit au plus grand ».

Il comprend que le maître ne parle de leur stature mais de leur sexe. Il sait qu’il va maintenant être enculé – le mot de sodomie serait trop classe pour décrire ce qui est prévu – à la chaîne. « Et toi, tu t’occupes que ces messieurs bandent correctement et tu gères les préservatifs et le lubrifiant », lance le maître à la femme, qui s’exécutera avec ses mains et sa bouche, « et attention de ne pas les faire jouir avant qu’ils l’aient enculé ».

Le premier homme est prêt et grimpe sur le lit. Le maître continue la fellation forcée en même temps que cet homme au sexe « le plus petit » pénètre dans l’intimité du jouet. Quelques va-et-vient, il ne tient pas longtemps et claque violemment le cul au moment suprême. « Suivant ! » crie le maître.

Deux enculeurs manifestement amis se succèdent, ils sont endurants et s’amusent à prendre le jouet l’un après l’autre, se laissant la place dans des échanges courtois. C’est le maître qui les interrompt, « il n’y en aura pas pour tout le monde, sinon », et leur ordonne d’aller jouir sur la femme qui entre temps s’est déshabillée et continue de préparer les sexes. Elle est rapidement maculée du foutre de ces messieurs sur la figure et les seins. Elle veut aller se laver mais le maître, qui veille à tout, le lui interdit.

Il sent nettement que le quatrième enculeur est largement mieux pourvu que les précédents. Le maître lui tire les cheveux pour lui donner un répit et lui dit : « tu le sens bien passer, celui-là, hein ? Tu vas continuer, n’est-ce pas ? Tu vas me rendre fier de te donner ainsi en pâture ? » Il ne répond pas, il se souvient qu’il ne doit pas parler, il ne va pas tomber dans le piège. « Dis oui ou non, mais que tout le monde t’entende, salope », l’insulte le maître.

Après qu’il ait dit le « oui » attendu, il ne sait plus très bien ce que se passe. L’enculeur est déchaîné, crache pour lubrifier, l’attrape par le harnais pour mieux s’enfoncer, puis lui attrape les bras et accroche par des mousquetons que lui donne la femme les anneaux des bracelets de cuir à l’anneau du harnais qui se trouve au creux lombaire.

Il n’arrive plus à compter combien encore vont le prendre. Il ne se souviendra jamais de la fin, il ne gardera que des flashs… des claques monstrueuses sur son cul… des gifles… de nouveaux coups de ceinture… une quasi bagarre entre le maître et un enculeur parce que celui-ci exige que la fellation forcée soit interrompue le temps de gicler sur le visage du jouet… les suivants en veulent autant… et puis la dernière sodomie, quand les enculeurs sont partis, que la femme a pris la place du maître et a tenu sa tête entre ses seins maculés de foutre séché, qu’il a cru que c’était fini mais que le maître a à son tour pris possession de son cul, en vantant « un bon travail de dilatation qu’ils ont fait là, les gars, je suis content ». Il n’a pas pu retenir ses larmes, ce n’était pas la douleur, ni l’humiliation – les pleurs seraient alors venues bien plus tôt – c’était la fatigue. Il voulait juste que ça s’arrête… et ce « maître » qui n’en finissait pas d’aller et venir dans son cul qu’il ne sentait même plus.

Quand il a fini de se doucher et s’est rhabillé, il a enfin reparlé.

– Ils étaient combien ? Plus de cinq, je sais, mais je n’ai plus pu compter…

– Aucune importance, lui répond sèchement le maître.

* * *

J’ai connu la profonde solitude de celui ou celle qui repart seul d’une soirée de triolisme. Je me retrouvais dans ma chambre d’hôtel infiniment vide du même hôtel que le couple en songeant à ce qui venait de se passer, ce maître réputé inflexible qui avait pleuré. Cet alter ego dont la sévère muraille de protection s’était brisée.

Dans la salle de bains, je me déshabillais en me regardant dans la grande glace dans laquelle je pouvais voir mon corps presque entier, jusqu’à mi-cuisses. En plus des traces qu’avaient laissé les bracelets de cuir trop serrés sur mes poignets, j’observais dans la glace mes tétons encore déformés par les pinces. En me retournant et me contorsionnant, je regardais longuement les zébrures qu’avait laissées le martinet sur mon dos et mes fesses. Et l’orifice encore dilaté.

Le corps endolori, je me suis couché après une longue douche qui ne m’a fait aucun bien. J’avais reçu un ultime DM du couple qui me remerciait pour la soirée et me confiait son admiration pour l’abandon que je leur avais offert. « Avec plaisir », leur ai-je répondu sans savoir à cet instant si j’étais sincère.

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En lisant Jean(ne) de Berg

J’aurais dû lire L’image et Cérémonies de femmes il y a trente ans, à la sortie du second. Pour le premier, publié en 1956, j’ai la bonne excuse de ne pas être né. Et pourtant, les récits de Catherine Robbe-Grillet sous le pseudonyme de Jean de Berg, puis Jeanne de Berg, avaient totalement échappé à ma lecture. Même après avoir lu il y a quelques années la biographie de Dominique Aury, alias Pauline Réage, par Angie David, l’auteure évoque toutefois L’image… mais en trois lignes sur 600 pages, j’implore l’indulgence.

Fidèle à ma légendaire psychorigidité, j’ai d’abord lu L’image, premier paru des deux livres. Dédié à Pauline Réage, deux ans après la parution d’Histoire d’O. Une courte préface signée P.R. – mais selon Angie David, il s’agit d’Alain Robbe-Grillet soi-même, le néo-romancier époux de l’auteure et influent aux Editions de Minuit – qui pose le livre à l’aune de la dialectique du maître et de l’esclave, ou plus précisément dans ce qui suivra, de la maîtresse (Claire) et de l’esclave (Anne), accompagnées de Jean (de Berg), narrateur du récit. Cette esclave qui « le sait bien. Son pouvoir grandit en fonction de son apparente déchéance. D’un simple regard elle peut tout interrompre, tout faire tomber en poussière d’un seul coup ». Pas toujours si binaire dans la vraie vie, si je puis me permettre de préciser, mais il est indéniable que le vrai grand pouvoir est possédé par la personne qui offre sa soumission, certes en confiance, mais qui peut un jour dire « c’est fini » et alors la personne qui a reçu cette offrande n’est plus rien (je sais de quoi je parle, mon vécu se lit ici, par exemple).

J’ai lu L’image dans une grande délectation. Une écriture épurée, un vocabulaire de grande classe, des scènes qui paraîtront outrancières aux moldus mais qui seront pour nous, adeptes des relations soumission / domination, troublantes par leur authenticité. Lisant ce récit avec mes yeux de maître, je ne peux m’empêcher d’admirer la créativité dans la cruauté décrite, et de me dire à chaque instant : oui, cela je l’ai vécu, ou bien : oui, cela je voudrais le vivre. Et cet étrange dernier chapitre, « Tout rentre dans l’ordre », d’une grande perversion.

J’ai lu à la suite Cérémonies de femmes, signé trente ans plus tard sous le nom de Jeanne de Berg. Deux premiers chapitres époustouflants, visites de clubs glauques mais fascinants, qui font là encore écho avec notre vie libertine : ce sont bien ces regards décrits dans le livre que nous avons eus quand nous sommes entrés la première fois dans un club.

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Dans un récit que j’ai ressenti comme moins sulfureux que celui du premier livre, ces Cérémonies de femmes parlent de nous, d’une manière évidente, à chaque page. Jusqu’à ces lignes merveilleuses, « Vous avez fait du théâtre ? » : oui, notre vie libertine, c’est du théâtre, un récit que nous construisons au préalable et parfois même écrivons, un trac immense, et puis, après les trois coups, une incroyable énergie qui déborde et nous amène au paroxysme des plaisirs, quand nous avons la rigueur de nous en tenir au texte ou d’avoir la conscience de maîtriser les conséquences de l’improvisation.

Deux livres à lire d’urgence, même avec trente ans et plus de retard, pour (re)vivre.

Mon amante du RER A

Si vous avez le malheur de voyager quotidiennement sur le RER A, du côté de l’ouest parisien, vous avez peut-être il y a quelques années croisé un homme en costume gris qui souriait bêtement malgré la compression du petit matin et le retard naturel du transport dont chacun a oublié par la force de l’expérience que le E signifie « express ».

Cet homme seul qui souriait dans le RER A et qui pourtant semblait normalement câblé, c’était moi, quand je revenais de voir mon amante. A cette époque, j’avais une réunion mensuelle à Paris, près d’Opéra, en ligne directe avec elle, donc.

Je venais à Paris avec le sourire la veille au soir, je revenais de la banlieue ouest au petit matin avec un sourire encore plus grand.

Je me souviens de son jardin où nous fumions, et aussi de notre alimentation improbable. Je me souviens aussi de la gare où je suis allé l’attendre la première fois, de notre escapade délicieuse à l’île de Ré…

… de la vie qui nous a rattrapés…

J’aime me souvenir du RER A.

 

[crédit photo : r.g-s – RER]

L’entretien annuel

En un quart de siècle de ma vie de salarié, j’ai connu dans chaque entreprise les grâces de l’entretien annuel sous ses diverses appellations : d’évaluation, d’appréciation, professionnel… A chaque nouvelle entreprise, j’ai eu droit au projet RH pour déployer une nouvelle forme d’entretien, forcément innovante, jamais vue ailleurs.

Je n’ai jamais supporté ce pensum, ce pseudo « moment privilégié entre le manager et son collaborateur », cet entretien où « on se dit tout » mais, attention, « qui doit bien se passer », où « le collaborateur doit se sentir à l’aise » et « reconnu ». Un peu comme si les gens qui travaillent ensemble ne savaient pas quoi penser l’un de l’autre – pardon, comme si le manager ne savait pas quoi penser de son collaborateur. Puisque, en vérité, ce dernier n’a juste pas voix au chapitre dans l’entretien annuel qui n’est si souvent qu’un alibi de l’impératif dialogue social.

Je me souviens de mon premier entretien, jamais égalé en qualité : mon chef et moi étions très proches professionnellement, il m’a appris mon métier, nous nous sommes dit que nous n’avions rien de plus à nous dire et l’entretien fut terminé en cinq minutes. Il n’y avait pas d’obligation d’écrire un rapport, c’était le bon vieux temps.

Je me souviens de l’entretien que j’ai conduit, et surtout écrit, pour un collaborateur en conflit avec ses collègues, qu’il fallait recaser dans une autre direction. Lui-même ne s’est pas reconnu tellement mon rapport était élégant, positif et efficace pour permettre sa mobilité.

Je me souviens de l’entretien annuel que j’ai refusé de signer : j’ai fini dans une mine de sel. Je me souviens aussi de celui où j’avais écrit : « désolé, vous êtes le manager de trop » dans une boîte où on me changeait de chef à quasi chaque retour de congés, au gré des démissions volontaires ou forcées. En fait, je venais de recevoir un nouveau CDI d’une autre boîte, j’avais donc pu me lâcher avec bravitude mais sans être excessivement téméraire.

Et puis il y a eu le formulaire intranet interminable où chaque « compétence » n’en finissait pas d’être détaillée selon une échelle de cibles propres à chaque métier, ce qui avait permis non seulement d’exploser le budget heures de réunions sur « c’est quoi notre métier ? » démultipliées pour chaque direction, puis chaque service, sans oublier les réunions de synthèse et de calibrage, ni les indispensables heures de formation des managers pour leur apprendre à se servir dudit formulaire.

Je me souviens de la formation aux entretiens d’évaluation qui dispensait juste les pires visions de la PNL.

Et enfin, je me souviens en riant de tous ces formateurs que j’ai désolés par mon absence évidente d’intérêt pour l’entretien SMART ; tous ces gens que je me suis abstenu de convier à caresser mon cul qui gagne à être connu tant il est smart, lui aussi.

 

[crédit photo : département du Val de Marne]

Sur un cahier d’écolier

Quand mon père est mort, il a fallu trier un volumineux tas de paperasses dont lui seul connaissait le contenu et le classement. Je m’attaquais à ces papiers vieux de trente ans pour certains, à la recherche d’un improbable acte notarié ou toute autre papier annonciateur de bonne nouvelle… mais je ne trouvais que cartes de visite, papiers à entête des années soixante, supports de formation de chez IBM des mêmes années, contrats de travail, dossiers de clients qui n’auraient sûrement jamais dû échouer là… et rien d’autre qui ne puisse finir dans les sacs poubelle dont j’étais équipé.

Et puis est apparu un petit cahier Clairefontaine à couverture bleue. Bien sûr je l’ai ouvert ; sur la première page, la petite écriture de mon père ; et ces prénoms qui m’ont sauté aux yeux : « Antoine », « Jeanne ». Au fil des pages suivantes, quelques dates et Jeanne qui revenait inlassablement.

Il me fut évident que mon père avait tenu le journal intime parlant de sa liaison avec cette femme. Toutefois, et sans savoir vraiment pourquoi, je décidais de garder cela pour moi, de ne pas en parler à Maman et mes soeurs. Je pris ce cahier et l’emmenais à mon tour dans mes paperasses jusqu’à finir par l’oublier… jusqu’à ce jour où, songeant à mon père, je l’ai retrouvé, jauni d’un quart de siècle supplémentaire, et l’ai enfin lu…

Vendredi 13 janvier
Antoine inquiète sa maîtresse qui veut nous voir tous les deux. Elle dit que c’est grave, qu’elle ne peut pas voir seulement sa maman comme elle l’a déjà fait en novembre puis décembre. Le rendez-vous est demain matin, après la classe. C’est le seul moment où j’ai dit pouvoir me libérer, dans l’espoir que ce soit impossible pour elle. En vain.

Samedi 14 janvier
A l’instant où j’ai vu Jeanne, la maîtresse d’Antoine, j’ai su que quelque chose nous dépassait. Pire qu’un coup de foudre. Devant L. et Antoine, j’ai essayé de garder une distance froide mais c’était clair que L. a tout compris. Je craignais une scène de jalousie, au moins en rentrant à la maison, mais elle n’a rien dit. Comme une résignation dans son regard et ses gestes, las. Comme un « je sais », un « c’est comme ça ».

Il y a quelque chose de fou de lire ce cahier quarante ans après les faits. Je me suis souvenu d’un coup de Jeanne, ma maîtresse de CM1, et de ce rendez-vous avec mes parents. Mes deux parents puisque, fait exceptionnel, mon père avait fini par céder et était venu. En revanche, je n’ai rien vu du « coup de foudre », ou bien je n’ai rien voulu en voir, ou encore je l’ai immédiatement effacé de ma mémoire. Je me suis souvenu aussi des raisons de ce rendez-vous : l’inquiétude portait sur mon caractère renfermé, mon absence d’amis, ma solitude dans la cour de récré où je refusais de participer aux jeux, mes lectures de Jules Verne qui paraissaient prématurées pour mon âge quand le Club des Cinq ou les Six Compagnons aurait été plus appropriés… et Maman qui avait conclu d’un définitif « puisque tout va très bien dans les résultats scolaires d’Antoine, qui est premier de la classe, il n’y a pas de problème ». Et mon père qui acquiesçait.

Sur le cahier Clairefontaine, il n’est pas question de tout cela, et si mon nom est écrit sur la première page c’est juste pour le contexte de leur rencontre. Mon père n’a ensuite écrit que sur sa liaison avec Jeanne.

Dans la semaine qui a suivi le rendez-vous à l’école, elle est venue à l’agence dont il était directeur.

Mardi
Jeanne a refermé la porte de mon bureau et s’y est adossée. Elle a écarté les pans de son manteau. Puis elle a déboutonné sa robe, en me fixant de ses yeux verts intenses. C’était une robe à fleurs, qui s’ouvrait sur toute la longueur. Dessous elle n’avait qu’un porte-jarretelles et des bas noirs. Ce n’était pas vraiment une tenue d’institutrice, je me suis demandé si elle avait fait classe ainsi. Je me suis levé pour saisir ce corps offert. Nous n’avons pas prononcé un mot.

Cette scène se renouvelle les semaines et les mois suivants – le récit de mon père sur son cahier d’écolier néglige rapidement les dates. A chaque apparition de Jeanne dans son bureau, mon père décrit scrupuleusement ses habits, comment elle le provoque et s’offre, ce qu’ils font ensemble. Et ce bureau sur lequel il l’a prise, dont il écrit qu’il l’avait « vidé de tout dossier ou feuille volante et de tout objet, forçant l’admiration des collègues pour mon organisation alors qu’il ne s’agissait que de pouvoir utiliser ce bureau pour faire l’amour à Jeanne à ma guise ».

Il y a aussi les rendez-vous à l’appartement de Jeanne, à mi-chemin entre l’école et l’agence, où mon père la rejoignait dès qu’il le pouvait, ou bien autant qu’il le voulait, ce n’est pas très clair. Il ne parlait pas dans ce journal intime des contraintes qui étaient les siennes mais juste de sa vie avec Jeanne, donnant à l’ensemble une étrange unité où le temps serait aboli, où progressivement plus rien au monde n’existerait sinon eux deux. S’il précisait au début que les premières fois où il a rejoint Jeanne c’était « à la pause méridienne », « le soir après l’école »… bien vite il n’a plus écrit ces détails.

Jeudi
Jeanne m’attend totalement nue dans son appartement. Elle m’ouvre la porte en se cachant derrière maladroitement, des fois qu’un voisin passe – ce qui n’arrive jamais, et si un voisin apparaissait j’attendrais qu’il soit passé pour toquer à la porte. Je referme moi-même la porte et l’attire contre moi. Nous restons de longs moments, elle nue et moi habillé, je prends tout le temps de la caresser, de la faire jouir avec mes doigts, ma langue. Aujourd’hui, je ne me suis même pas déshabillé, nous n’avons pas eu le temps, il était l’heure pour elle de retourner en classe.

En lisant le petit cahier Clairefontaine, cette période étrange de notre vie familiale s’éclaire soudain. Je comprends mieux ces « séminaires commerciaux » qui se sont multipliés, quand mon père disparaissait un week-end entier, ou même quelques jours en semaine, toujours en période de vacances scolaires. Dans son journal intime, mon père détaillait les week-ends en amoureux dans un hôtel où ils avaient leurs habitudes dans la préfecture du département voisin, ou aussi les escapades plus lointaines, au bord de l’océan ou à la montagne, selon la saison.

Semaine de Pâques
Nous avons eu de la chance, il y avait encore beaucoup de neige. Nous avons pu skier autant que nous le souhaitions, tout en gardant du temps pour nous. Jeanne est de plus en plus belle, elle est rayonnante. Nous avons fait l’amour longuement tous les soirs, certains matins aussi, et il y eut aussi deux inoubliables siestes coquines les après-midi où il s’était mis à neiger trop fort. Jeanne est insatiable et me rend infatigable.

En poursuivant ma lecture, je me rends compte que mon père a fini par être viré de son travail, ce qui explique notre déménagement précipité à Paris où il avait trouvé un nouvel employeur grâce à un de ses clients de l’agence. C’est ce qu’il écrit en tout cas dans son journal qui se termine quelques jours après notre emménagement.

Derniers mots
Jeanne m’a dit adieu. Elle ne me reconnaît plus depuis quelques mois, je lui fais peur, dit-elle, je l’étouffe, je suis devenu malsain avec le temps. Je ne comprends pas moi-même ce qui s’est passé, comment j’en suis venu à tout gâcher, comment j’ai tout perdu… le travail à l’agence… et Jeanne… Je ne vaux plus rien.
Je termine ce journal que je brûlerai avant de mourir. Que L. et les enfants n’en sachent jamais rien. Qu’ils gardent de moi l’image

Le journal de mon père se termine ainsi, aux trois-quarts du petit cahier Clairefontaine. Cette dernière phrase inachevée comme s’il avait été interrompu dans sa rédaction s’il ou n’avait pas juste pas trouvé quels mots écrire pour qualifier cette image que nous avions de lui.

Il ne voulait donc pas que ce journal soit lu – mais pourquoi donc l’écrivait-il ? – et pourtant j’aime à savoir que mon père ne fut pas seulement cet homme taiseux et comme étranger dans sa propre maison. J’aime à croire qu’il fut un homme aimant, un amant. Le petit cahier Clairefontaine change mon regard, apporte désormais une autre vérité quand, songeant à mon père

 

(Ce billet de blog est publié dans la rubrique « fiction » ; toute ressemblance avec les vrais personnages ne serait donc que pure coïncidence…)

Et si c’était à refaire…

Il y a huit jours, j’ai reçu en TL cette question sur Twitter : « et si c’était à refaire ? » Question qui peut paraître bateau et qui pourtant m’a profondément remué. Parce que d’une part celle qui me l’a posée en sait beaucoup, et pas seulement à travers ce que j’écris sur ce blog. Et d’autre part je me pose cette question tous les soirs, en forme d’examen de conscience : qu’est-ce que j’ai fait aujourd’hui que j’aurais pu faire autrement ?

Il y a tant de choses que, si elles étaient à refaire, je voudrais refaire autrement, connaissant l’issue qui n’est pas celle que j’aurais voulue, et pourtant, en vérité, je crois que je les reproduirais à l’identique. Et si c’était à refaire, serions-nous tombés amoureux d’un autre homme que celui que j’étais, d’une autre femme qu’elle était ? La preuve, aujourd’hui, que non.

Si c’était à refaire, revivrais-je les pires folies et excès ? Certes non, mais comment puis-je réécrire le passé, effacer les remords, pardonner les fautes… moi qui ne sais même pas comment j’en suis arrivé à ces folies, moi qui ne conçois même plus que c’était bien moi ? Avec toutes les conséquences imaginables aujourd’hui, les idées noires, appuyer sur le bouton off

Ce « si c’était à refaire… » n’a donc aucun sens pour moi ? Oh mais si, un ou deux regrets reviennent à mon souvenir, comme ce soir de printemps où, à quelques mois de convoler en justes et catholiques noces avec la femme de la Fontaine, je suis sorti faire une promenade avec une copine de ma classe prépa. Nous nous plaisions, tout le monde le voyait et moi je ne comprenais pas bien ce qui m’arrivait. Elle savait que j’allais me marier quand je l’ai embrassée près du pont de Bir Hakeim, au terme de la promenade. Un premier et unique baiser sur les lèvres dans un décor de cinéma, là où Marlon Brando joue la première scène du Dernier Tango. Et moi, comme un jeune con, qui lui souhaite une bonne soirée et la laisse rentrer chez elle.

Alors oui, si c’était à refaire, je choisirais l’autre chemin, celui qu’ouvrait le baiser de Bir Hakeim, et non celui d’un mariage à vingt ans qui m’a enfermé des années.

Si c’était à refaire, partout où j’ai pris le mauvais chemin, je choisirais aujourd’hui celui qui offrait le plus de liberté.

 

[crédit photo : Matthieu.K]

La femme aveugle

De mon temps de minitéliste, je me souviens d’une heure passée dans la chambre d’une jeune femme aveugle. Elle avait dialogué sur le Minitel avec l’aide d’une copine (que je n’ai pas rencontrée), elle n’avait rien précisé pendant la courte conversation téléphonique que nous avions eue pour valider le rendez-vous, et je ne connus son handicap qu’en arrivant au foyer où elle habitait. C’était à Gentilly, ou Villejuif, je ne me souviens plus.

Quand je suis entré dans sa chambre, elle m’attendait avec son chien près d’elle, qui est resté sagement assis à nous regarder pendant le temps où je suis resté. C’était un samedi soir, je ne devais pas rester plus d’une heure et ne jamais revenir, il en était convenu ainsi.

Elle avait juste une nuisette, qu’elle a retirée d’un geste pour être nue. Je l’ai caressée pendant qu’elle enlevait mes vêtements.

C’est une chose étrange pour moi que de faire l’amour dans le noir car j’aime la lumière, que tous les sens participent, donc que les regards se croisent, s’attirent et s’expriment. Avec elle, la lumière est restée allumée mais il ne pouvait donc y avoir de regards, situation très troublante.

Jamais personne n’avait pris possession de mon corps avec ses mains comme elle le fit, et je crois personne ne l’a fait depuis lors. C’est un poncif de dire que les aveugles voient avec les mains mais en vérité il faut avoir eu la chance de connaître cette sensation pour s’en faire le commencement d’une idée. Nous ne parlions pas, seules nos mains agissaient, et nos corps, l’un effleurant l’autre. C’est elle qui rompit le silence.

– ça te plaît, tu souris, me dit-elle.
– Comment sais-tu ?
– Ta respiration, elle sourit.

Alors j’ai continué à me laissé aller sous ses mains et tentais de lui rendre des caresses dignes de celles qu’elle me prodiguait pendant ce qu’il restait de l’heure qui nous était dévolue.

Je repartis paisible, sans chercher à comprendre ce qui s’était passé ni pourquoi elle tenait à ce que cette heure reste unique.

 

[Crédit photo : (vincent desjardins) – Belgique, Tournai : les aveugles.]